
Depuis des décennies, le parcours semble tracé. Étudier sérieusement, obtenir de bons résultats, décrocher un diplôme prestigieux, puis intégrer une entreprise stable. Cette promesse implicite structure encore l’imaginaire collectif dans de nombreux pays, notamment en Afrique. Mais une question s’impose aujourd’hui avec une acuité nouvelle : l’école prépare-t-elle réellement à créer son entreprise ?Dans un contexte marqué par la montée du chômage des jeunes, la transformation digitale et l’émergence des métiers du web, la création d’activité devient une voie de plus en plus empruntée. Pourtant, peu de systèmes éducatifs ont été conçus pour former des entrepreneurs. Selon la Banque mondiale, des millions de jeunes arrivent chaque année sur le marché du travail en Afrique subsaharienne, alors que les économies formelles peinent à absorber cette croissance démographique. La création d’entreprise n’est plus une ambition marginale. Elle devient une nécessité économique. Mais l’école est-elle structurée pour cela ?
Un modèle éducatif pensé pour l’emploi salarié
L’école moderne s’est construite historiquement pour répondre aux besoins de l’administration et de l’industrialisation. Elle forme des individus capables d’intégrer des structures existantes, de respecter des procédures et d’exécuter des missions définies. Le modèle pédagogique repose sur la transmission verticale du savoir. L’enseignant détient la connaissance. L’élève l’assimile et la restitue lors d’un examen. Cette logique valorise la conformité, la rigueur et la maîtrise théorique. Or l’entrepreneuriat exige souvent l’inverse. Il demande de remettre en question l’existant, d’identifier des opportunités inédites, de prendre des décisions dans l’incertitude. Il suppose d’accepter le risque et parfois l’échec. Le décalage est manifeste. L’école forme majoritairement des chercheurs d’emploi. Elle forme rarement des créateurs d’emploi.

Les compétences entrepreneuriales, grandes absentes des programmes !
Créer son entreprise ne se résume pas à avoir une idée brillante. Cela implique une combinaison complexe de compétences. Il faut comprendre les bases de la gestion financière, savoir distinguer chiffre d’affaires et bénéfice, maîtriser les notions de coûts et de rentabilité. Il faut apprendre à vendre, à négocier, à convaincre un partenaire ou un investisseur. Il faut être capable d’analyser un marché, d’identifier un besoin réel et d’adapter son offre. Dans la plupart des lycées et universités africaines, ces compétences sont peu abordées. L’éducation financière reste marginale. La communication persuasive n’est pas enseignée comme une discipline stratégique. La gestion de projet est rarement pratiquée de manière concrète. L’entrepreneuriat apparaît parfois dans certains cursus spécialisés, notamment dans les écoles de commerce. Mais pour la majorité des élèves, il demeure périphérique.
L’échec, tabou éducatif face à réalité entrepreneuriale
L’un des écarts les plus profonds entre l’école et l’entreprise réside dans la perception de l’erreur. Dans de nombreux systèmes éducatifs, l’erreur est sanctionnée. Elle réduit la note, compromet la réussite, fragilise le dossier académique. L’élève apprend à éviter la faute plutôt qu’à expérimenter. Or l’entrepreneuriat repose sur l’essai, l’ajustement et l’apprentissage par l’échec. De nombreux entrepreneurs reconnaissent que leurs premières tentatives n’ont pas abouti. Ce processus fait partie intégrante de l’innovation. Des figures comme Elon Musk ou Sara Blakely ont souvent évoqué l’importance de l’expérimentation et des revers dans leur parcours. Sans ériger ces trajectoires en modèles universels, elles illustrent une réalité : créer suppose d’oser. Si l’école ne prépare pas psychologiquement à gérer l’incertitude et l’échec, elle ne prépare qu’imparfaitement à l’entrepreneuriat.
L’essor du digital change la donne
La révolution numérique a profondément modifié l’accès à la création d’entreprise. Aujourd’hui, un ordinateur portable et une connexion Internet peuvent suffire pour lancer une activité en ligne. E-commerce, marketing digital, développement web, création de contenu : les opportunités se multiplient. Des plateformes comme Shopify ou Upwork ont démocratisé l’accès à l’activité indépendante. Pourtant, peu d’écoles intègrent pleinement ces réalités dans leurs programmes. La culture digitale reste parfois cantonnée à l’usage technique des outils, sans intégrer la dimension stratégique de la monétisation, du positionnement de marque ou de l’analyse de marché. Le monde économique évolue plus vite que les programmes scolaires.6
Université et entrepreneuriat : un rapprochement timide
Certaines universités africaines commencent à créer des incubateurs, des pôles d’innovation ou des programmes de sensibilisation à l’entrepreneuriat. Cette évolution traduit une prise de conscience progressive. Dans plusieurs pays, des concours de startups étudiantes émergent. Les établissements cherchent à connecter leurs étudiants au tissu économique local. Cependant, ces initiatives restent souvent concentrées dans les grandes villes et concernent une minorité d’étudiants. L’entrepreneuriat demeure une option, rarement un socle commun. Des institutions internationales, soutenues par des organisations comme Organisation internationale du travail, encouragent le développement de programmes favorisant l’auto-emploi des jeunes. Mais la transformation systémique avance lentement.
Pourquoi l’école hésite-t-elle à se transformer ?
Plusieurs freins expliquent cette lente évolution. Le premier est culturel. Dans de nombreuses sociétés, la réussite académique reste associée à l’intégration dans la fonction publique ou dans une grande entreprise. Le statut social du salarié stable demeure valorisé. Le second frein est structurel. Les programmes scolaires sont souvent rigides et centralisés. Introduire de nouvelles matières nécessite des réformes longues et complexes. Enfin, il existe un enjeu de formation des enseignants. Beaucoup n’ont jamais créé d’entreprise. Leur demander d’enseigner l’entrepreneuriat sans accompagnement adéquat peut sembler paradoxal. La transformation du système éducatif exige une vision politique et une coordination institutionnelle forte.
Faut-il transformer l’école en incubateur ?
Certains défendent l’idée d’une école totalement orientée vers l’entrepreneuriat. D’autres mettent en garde contre une instrumentalisation excessive de l’éducation. La question n’est pas de réduire l’école à une fabrique de startups. Elle reste un lieu de formation intellectuelle, culturelle et citoyenne. Mais ignorer la dimension économique du monde contemporain serait tout aussi problématique. L’objectif devrait être d’intégrer des compétences entrepreneuriales transversales dans l’ensemble des parcours. Apprendre à gérer un projet, à travailler en équipe, à analyser un marché ou à structurer un budget peut enrichir toutes les disciplines. L’éducation entrepreneuriale ne remplace pas la philosophie, la littérature ou les sciences. Elle dialogue avec elles.
L’enjeu africain : démographie et innovation
En Afrique, la question prend une dimension stratégique particulière. La croissance démographique crée une pression constante sur les marchés du travail. Parallèlement, le continent regorge d’opportunités inexploitées dans l’agriculture, le numérique, les énergies renouvelables ou les services. Former une génération capable d’identifier ces opportunités et de les transformer en activités viables représente un levier majeur de développement. Des écosystèmes technologiques émergent dans des villes comme Lagos ou Nairobi, souvent qualifiées de hubs d’innovation africains. Ces dynamiques montrent que la créativité existe. Reste à l’ancrer plus largement dans le système éducatif.
Vers une éducation hybride
L’avenir pourrait résider dans un modèle hybride. L’école traditionnelle continuerait à transmettre les savoirs fondamentaux. Parallèlement, des modules pratiques introduiraient la gestion de projet, l’éducation financière et la culture entrepreneuriale. Les clubs d’entrepreneuriat scolaire, les partenariats avec des entreprises locales et les projets concrets pourraient devenir des composantes régulières du parcours éducatif. Le digital offre également une opportunité d’accélération. Des plateformes comme Coursera permettent d’accéder à des cours d’entrepreneuriat dispensés par des universités internationales. L’enjeu est d’adapter ces contenus aux contextes locaux.
Une réforme nécessaire mais progressive
Alors, l’école prépare-t-elle vraiment à créer son entreprise ? Dans sa forme actuelle, le plus souvent, non. Elle transmet des connaissances essentielles, mais elle prépare insuffisamment à l’incertitude, au risque et à la création de valeur. Cependant, la transformation est possible. Elle nécessite une évolution culturelle, pédagogique et institutionnelle. Elle suppose d’accepter que l’entrepreneuriat ne soit pas une voie marginale, mais une compétence stratégique. Former des entrepreneurs ne signifie pas détourner l’école de sa mission. Cela signifie l’adapter à son époque. Dans un monde en mutation rapide, préparer les jeunes à créer leur propre opportunité pourrait devenir l’un des indicateurs majeurs de la modernité d’un système éducatif.